Ne me quitte pas (Jacques Brel) : l'art de faire rêver avec le cringe le plus absolu
- Grégoire Taconet
- 8 nov. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 nov. 2025
Je pense que beaucoup de personnes, en lisant le titre de l'article, auront aussi entendu les cinq notes de piano qui introduisent la chanson, et que ça aura été accompagné d'une certaine émotion. Je ne vais pas faire semblant, c'est mon cas. La chanson marque, elle est bien écrite, sans compter qu'elle est interprétée avec une grande intensité. Mais quand on la regarde de près, elle porte une vision de la relation franchement flippante.
Un premier élément qui est (ou devrait être!) paradoxal pour quelqu'un qui demande une nouvelle chance comme si sa vie en dépendait (c'est un gros problème en soi, on y reviendra) : les raisons de la rupture ne semblent avoir aucune importance. Celle dont il est question de "couvrir le corps d'or et de lumière" ne devra pas s'attendre à être couverte d'excuses, elle est tout simplement sommée d'oublier! "Oublier le temps des malentendus" plutôt que les résoudre, et pour être vraiment sûr de son coup, oublier "le temps perdu à savoir comment" et "ces heures qui tuaient parfois à coups de pourquoi le cœur du bonheur". C'est vrai ça, on ne va quand même pas tuer le cœur du bonheur sous prétexte qu'on aurait un truc en travers de la gorge! John Gottman, chercheur renommé en thérapie de couple, auteur d'un livre assez dense sur le sujet de la confiance (The science of trust), se permet pourtant de voir les choses autrement. Il fait l'analogie avec l'effet Zeigarnik, de la chercheuse Bluma Zeigarnik qui a observé des serveur·se·s se souvenir sans erreur de commandes à rallonge, mais les oublier en une fraction de seconde une fois la commande servie. De même, en amour, le meilleur moyen d' "oublier", comme Jacques Brel semble tant y tenir, c'est que le problème soit réglé. Ce ne sont pas les "pourquoi" qui tuent le cœur du bonheur, c'est le manque de confiance, le fait de ne pas se sentir écouté·e. Et l'injonction unilatérale à oublier, aussi époustouflant que ça puisse paraître, c'est culpabilisant mais ça ne va pas aider!
Pas besoin d'entrer dans le sujet de comment faire des excuses saines, donc, puisque Brel ne compte pas s'excuser tout court. Mais c'est assez mesquin de lui reprocher, puisqu'il prend des résolutions, et pas des moindres! Pourquoi vouloir bêtement des excuses, quand on peut se faire offrir "des perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas", comment oser critiquer un manque d'engagement, quand il annonce avec la plus grande ferveur qu'il va "creuser la terre jusqu'après sa mort" pour elle. Ça a l'avantage de faire rêver, sauf que dans une relation réelle, le rêve, ça a ses limites. Les perles de pluie, ça n'existe pas. Creuser la terre jusqu'après sa mort, ce n'est pas possible (à la limite, jusqu'à sa mort, mais je pense que Brel est assez optimiste sur la rentabilité de l'entreprise). Donc c'est très grandiloquent mais, concrètement, ça n'engage à rien du tout. "Je vais arrêter de faire semblant de ne pas voir qu'il y a une machine à étendre", "je vais ranger mon téléphone au fond de mon sac quand on fait une sortie ensemble pour être sûr·e de ne pas scroller", on est d'accord, ça sonne infiniment moins bien, mais c'est un engagement dont on peut vérifier l'authenticité, dont on peut vérifier s'il correspond au besoin de l'autre. Tout le monde n'a pas la créativité de Jacques Brel, mais devant des "je ferais n'importe quoi pour toi", "tu es plus important·e que tout au monde", en particulier si il y a une attente en retour, méfiance!
Certes, ce n'est pas sympa de ne pas céder face à tant de ferveur, surtout que "on a vu souvent rejaillir le feu d'un ancien volcan qu'on croyait trop vieux", "ces amants là ont vu deux fois leur cœur s'embraser", alors bon, un petit effort, ce n'est peut-être pas trop demander. Sauf que ce serait dommage de se mettre en danger, ou même plus simplement de s'engager dans une relation qui n'est pas épanouissante, pour faire comme les autres, et surtout, comme on l'a vu, ce qui est annoncé n'est franchement pas rassurant : il n'y a pas la moindre remise en question au programme, ni sur le passé ni dans l'avenir (ne vous mettez pas en couple avec quelqu'un qui exclut de se remettre en question), même si c'est adroitement et magnifiquement masqué. C'est la passion, semble-t-il, qui va faire tout le travail. Sauf que ça ne suffit pas, et d'ailleurs ça n'a pas suffi la fois précédente.
Brel propose toutefois une façon originale de prévenir les conflits puisqu'il fait l'exploit de promettre une relation... sans relation. Ça m'interpelle qu'il tienne tant à "couvrir [son] corps d'or et de lumière" (avec la toute la passion qui l'anime, il ne l'aime pas comme il est, son corps?), mais c'est peut-être un biais de ma part. En revanche, "je me cacherai là à te regarder", c'est explicite! Cette distance est disséminée dans l'ensemble de la chanson : il va creuser la terre pour elle, il va lui raconter une histoire, il va faire un domaine où l'amour sera roi et où elle sera reine (mais du coup, ce n'est pas lui qui est roi, lui-même ne se donne pas de place dans le domaine qu'il construit), mais elle a un rôle passif, c'est un pur réceptacle de ses attentions, iels ne font rien ensemble (à part peut-être quand il invente les mots insensés qu'elle comprendra). Sauf qu'une relation... ça se vit, ça se construit à deux! Une relation saine, c'est un échange, ce n'est pas un lien d'ego à réceptacle, aimer un être humain, ce n'est pas lui donner un statut d'objet! Et ce regard s'accompagne d'une violence implicite dans les termes employés : elle ne lui a rien demandé (au contraire, c'est même l'objet de la chanson), mais lui va se retenir de parler et de pleurer pendant qu'elle va "danser et sourire", "chanter et puis rire", il la supplie de le laisser devenir "l'ombre de son chien", parce qu'être loin d'elle c'est encore plus dégradant. L'ostensibilité de cette souffrance, couplée, que le ton larmoyant ne le fasse pas oublier, à une injonction ("ne me quitte pas", "laisse-moi devenir", ...), la rend responsable de ses sentiments à lui, et par extension de sa souffrance, alors que bien entendu, ce n'est pas son problème, ou en tout cas ça ne doit certainement pas peser dans sa décision de se remettre ou non en couple. La vidéaste Lindsay Ellis (sans elle, cette rubrique n'existerait probablement pas!) précise dans une série de vidéos sur les films Transformers (oui, elle a souffert) que le male gaze au cinéma, contrairement à ce qu'on pourrait penser (on pourrait le traduire littéralement par "regard masculin"), ce n'est pas juste filmer des décolletés plus que l'intrigue ne le justifie, c'est aussi une mentalité masculine, porteuse des injonctions sociales qui vont avec. Dans Ne me quitte pas, on est dedans : cette représentation de l'amour où l'homme est surhumain, héroïque, sacrificiel, mais aussi où c'est l'homme qui accorde de la valeur par son regard à une femme tenue d'être passive (et reconnaissante!), n'a rien de neutre socialement. Et, oui, ça fait de beaux récits, mais ça ne fait vraiment pas de belles relations réelles entre êtres humain. Cette vision de l'amour, ancrée, où encaisser c'est plus beau que discuter, où être un objet ça grandit plus que poser des limites, dépasse maintenant le strict cadre des relations entre hommes et femmes. Je pense par exemple que la chanson J'te pardonne de Hoshi concerne une relation entre femmes, mais on peut y retrouver cette idée que la passion qui fait surmonter toutes les maltraitances a quelque chose de magnifique, et si vous êtes dans une relation qui vous fait sentir comme ça, il est extrêmement urgent de vous protéger (et de plutôt construire une relation avec quelqu'un qui vous fait sentir comme ça).



Après recherches, j'apprends que cette chanson a apparement été écrite après que la maîtresse de plusieurs années de Brel se soit lassée qu'il refuse de quitter sa femme et qu'elle ai décidé de le laisser tomber définitivement. Des circonstances qui s'aligneraient parfaitement avec la logique de ce texte, qui promet à la fois "monts et merveilles" et rien de concret - puisque monsieur voudrait bien que la belle revienne dans ses bras mais ne peut pas mettre autre chose que de l'abstrait sur la table puisqu'il repousse toujours la possibilité de divorcer de son officielle.
Le pathétique des paroles saute aux yeux dès qu'on prend le temps de s'y attarder, et pourtant je trouves que cette chanson reste indétestable parce…