It wasn't me (Shaggy) : cours particulier de gaslighting
- Grégoire Taconet
- il y a 22 heures
- 6 min de lecture

Un dénommé Rikrok, sonne, paniqué, à la porte de son ami pour lui demander conseil (c'est magnifiquement surjoué dans le clip qui va vous faire revivre vos meilleurs souvenirs d'activité théâtre de CM2). En effet, il s'est fait surprendre en pleine action avec la voisine sur le sol de la salle de bain (si vous aussi vous vous demandez pourquoi le sol de la salle de bain, c'est parce qu'iels avaient commencé les hostilités sous la douche) par sa copine à qui il avait oublié qu'il avait laissé un double des clefs (en tant que thérapeute, j'aurais eu assez envie d'en savoir plus sur ce dernier point!).
Son ami (Shaggy, donc) a une solution assez simple : "Tu dis que ce n'était pas toi."
Rikrok prend le temps de lui expliquer, au cas où ce ne serait pas déjà clair, pourquoi, niveau crédibilité, on peut peut-être trouver mieux. Elle les a vus (dans plusieurs pièces sans être vue ni entendue elle-même, il est en couple avec un ninja), entendus, filmés (!), il a une marque sur l'épaule (avec tout le reste je suis tenté de dire "on n'en est plus à ça près" mais il le précise deux fois je suppose que c'est important pour lui), et elle a attendu qu'iels aient fini avant de se manifester (je ne saurais toujours pas dire si c'est mieux où si c'est pire). Mais tout ça ne perturbe pas Shaggy qui maintient sa recommandation (c'est le refrain : chaque objection est ponctuée par la répétition de la consigne, "[Tu dis] "Ce n'était pas moi!"").
S'il n'est pas plus perturbé que ça par le manque de crédibilité de l'argument c'est que, comme il va le détailler, ce n'est pas le vrai sujet. Pour être dans le game ("a true player"), il faut maîtriser le jeu, et les fondamentaux c'est de la contredire, quoi qu'elle dise ("Si elle dit "nuit", pour la convaincre, dis "jour", ne sois jamais d'accord avec un seul de ses mots, si elle dit "oui" tu dis "bébé, mais non!" ").
C'est une description particulièrement précise du gaslighting, une violence psychologique souvent présente dans les relations abusives. Ne cherchez pas de rapport direct entre cette pratique et l'éclairage au gaz : le terme vient du film Gaslight, de 1940 (il y a un remake de 1944 que j'aime moins), Hantise en français (donc si on voulait évitait l'anglicisme on parlerait, je suppose, euh... d'hantisation?, ce qui n'a pas beaucoup plus de sens que de parler d'éclairage au gaz).
Dans ce film, qui décrit particulièrement bien les relations abusives, ce qui a quelque chose de perturbant dans la mesure où à l'époque le sujet était, j'imagine, bien moins documenté, un homme tente de faire croire à son épouse qu'elle est folle pour la faire interner en hôpital psychiatrique. La seule vraie différence avec la plupart des relations abusives, c'est d'ailleurs qu'il a un objectif spécifique qui n'est pas l'emprise en soi : il l'a épousée elle pour habiter dans une maison dont elle est propriétaire, et qui est à côté d'une autre maison où est caché un bijou qu'il n'a pas pu récupérer lors d'un cambriolage (son plan est déjoué quand son épouse s'aperçoit qu'il allume la lumière -au gaz, donc- de l'autre maison, c'est de là que vient le titre). Le plus souvent, il va cacher un objet dans ses affaires à elle puis le chercher ostensiblement : quand il finit par le "trouver", évidemment, elle sait que ça ne sert à rien de dire qu'elle ne l'a pas volé, mais elle sait aussi qu'elle ne l'a pas volé et se demande surtout comment elle a pu le prendre et le ranger sans en avoir l'intention et sans s'en souvenir, et plus les incidents se répètent, pire c'est.
Hors du cinéma, le plus souvent, ça ressemble beaucoup plus au comportement recommandé dans la chanson. Par exemple, dans la BD autobiographique Tant pis pour l'amour, Marcus hurle et tape contre les murs dans une chambre d'hôtel, pendant que l'autrice est recroquevillée dans un coin. Le lendemain, il lui souffle, gêné, que leur voisin de chambre l'a "entendue faire [s]a crise de jalousie" et lui a demandé par SMS pourquoi elle criait comme ça. L'effet est dévastateur ("Si ça se trouve, je suis comme ces gens tellement, tellement névrosés qu'ils ne se rendent pas compte de leurs névroses", "Je suis jalouse, moi? C'est vrai que ça me saoulait quand il me parlait de Lisa...", "Mon niveau de conscience de moi-même est-il si bas?"), au point de déclencher une crise d'angoisse quelques heures plus tard. Le thérapeute d'auteurs de violences conjugales Lundy Bancroft donne un autre exemple : un homme arrache, devant leurs enfants, la serviette de bain de sa conjointe qui sort de la douche. Quand elle évoque le sujet, il dit qu'il ne voit pas de quoi elle parle : la serviette est tombée, et d'ailleurs il était trop loin pour qu'il y ait un contact physique. Cette version est à la fois ostensiblement fausse (ce n'est pas possible de confondre le geste de violence d'une serviette arrachée avec une serviette qui tombe toute seule), et conserve un lien ténu avec la réalité qui permet à l'aplomb de l'agresseur de générer un doute. Plus souvent encore, cette manipulation a lieu dans le cours d'une conversation ("je n'ai pas dit ça" pour quelque chose qui vient d'être dit, "tu m'avais posé cette question là et pas celle-ci, d'où la réponse que j'ai faite", ...).
On le voit particulièrement bien dans la chanson de Shaggy, le gaslighting est fondamentalement différent du mensonge, même s'il s'en rapproche beaucoup. Dans le cas du mensonge, pour la personne qui ment, plus il est crédible, mieux c'est. Bon, dans le cas qui nous occupe, un mensonge crédible, c'est particulièrement ambitieux, mais Rikrok aurait pu tenter quelque chose comme "Je ne sais pas ce qui m'a pris, normalement je ne suis vraiment pas comme ça, je n'ai jamais été infidèle de ma vie" (en croisant les doigts pour que son interlocutrice n'ait pas d'éléments compromettants à lui opposer). Dans le cas du gaslighting, c'est le fait que la victime sache que la version ne tient pas qui rend l'action particulièrement violente.
En effet, le fait que la situation soit censée être impossible déclenche une surcharge cognitive à travers une infinité de questions qui arrivent en même temps ("qu'est-ce qui m'a échappé pour que l'autre pense ça?" "Est-ce que je me trompe sur tel ou tel aspect?" "quels sont les espaces pour un malentendu entre ma version et la sienne?") pour tenter d'expliquer ce qui, c'est l'idée, est impossible, avec, évidemment, un doute sur sa propre santé mentale, en particulier quand on n'est pas en mesure de croire que l'autre, la personne qu'on aime, est dans la manipulation la plus froide. Qu'on soit dupe ou non, cet effet de surcharge cognitive décuple la violence subie avec la répétition. C'est extrêmement bien décrit par Mathilde Levesque dans Procès Mazan. Une résistance à dire le viol : "En nous contraignant à tenter d'imaginer ces réalités alternatives, ils paralysent notre pensée, car ce que nous essayons de conceptualiser est précisément impossible à concevoir."
Shaggy est d'ailleurs explicite sur le fait que c'est un enjeu de domination, puisqu'il recommande à Rikrok, non seulement de ne lui laisser aucun espace d'expression sinon il ne va pas s'en sortir ("tu sais qu'elle va te déballer tout le sac des vieux dossiers"), mais surtout de se préparer à courir au cas où elle sortirait une arme : de son propre avis, la seule réponse à cette tentative de silenciation, c'est une silenciation encore plus radicale, et c'est une réaction à laquelle il faut s'attendre. Il ne s'agit pas d'un dialogue (ça, c'était plutôt limpide!), mais d'un concours de qui peut être le·a plus violent·e.
Le bon côté des choses, si on peut dire, c'est que Shaggy est allé tellement loin dans la violence qu'il sert de contre-exemple ("tu te prends peut-être pour quelqu'un qui gère mais tu es complètement paumé"), et Rikrok va plutôt choisir de présenter des excuses (des excuses qui ont le mérite de ne pas impliquer d'attentes de son côté à lui). C'est la morale explicite de la chanson, donc le cours de gaslighting vient bien de Shaggy le personnage, et non de Shaggy l'auteur de la chanson (ce qui ne doit pas faire oublier qu'il est par ailleurs d'un sexisme abominable comme il le montre dans Angel, où il explique dans ce qu'il a l'air de considérer comme une déclaration d'amour poignante que l'engagement c'est bien parce qu'on peut beaucoup plus exploiter une femme dans une relation sérieuse).
Je ne vais pas aller jusqu'à vous recommander de sortir une arme à feu face à un comportement de gaslighting, mais de considérer cette violence pour ce qu'elle est, et de ne pas chercher à dialoguer avec une personne qui, précisément, cherche à ne pas dialoguer et va vous faire énormément de mal pour arriver à cette fin.



Commentaires