Freddy, les griffes de la nuit (Wes Craven), traumatisme, violences et silenciation
- Grégoire Taconet
- 26 févr.
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Dernière mise à jour : 27 févr.

Je pense que chacun·e connaît le principe de ce film d'horreur qui a eu beaucoup trop de suites (pour beaucoup, le changement de ton a fait que la première suite constituait déjà beaucoup trop de suites) : un tueur mort qui sévissait avec un gant prolongé par des couteaux apparaît dans les rêves de ses victimes où il peut les assassiner de façon bien réelle. Mais au delà de la créativité de cet univers qui a marqué les esprits, le film évoque le silence face aux violences et ses conséquences : l'intrigue se prolonge parce que la protagoniste principale n'est jamais prise au sérieux.
Plusieurs adolescent·e·s réalisent qu'iels font des cauchemars récurrents, avec beaucoup de similitudes. L'une est tuée devant son copain qui assiste stupéfait à la scène ("J'aurais sans doute pu la sauver si j'avais fait quelque chose plus tôt mais je pensais que c'était encore un cauchemar"... le sujet de la prise au sérieux de la menace arrive tôt), qui est bien sûr le principal suspect. Nancy réalise vite ce qu'il se passe, si surréaliste que ce soit, d'autant que les rêves laissent des traces bien réelles (sa robe de chambre déchirée à l'entrejambe par une attaque de Freddy au tout début du film, une trace de brûlure quand elle se blesse volontairement pour se réveiller dans un autre rêve, ...). Son objectif, pour se protéger elle et protéger les deux autres adolescents encore en vie (dont son copain, dont l'inutilité tiendra de la performance), est de ramener le tueur dans le monde réel, avec tous les risques que ça implique, le tout en luttant autant que possible contre le sommeil pour ne s'exposer que quand elle l'aura choisi. Ledit tueur est d'ailleurs identifié par sa mère quand elle arrive à attraper son chapeau, dans lequel son nom figure : Freddy Krueger, assassin d'une vingtaine d'enfants (la nature sexuelle des crimes n'est évoquée que très implicitement par la mère par l'utilisation du terme "sale"), a échappé à la justice suite à une erreur administrative et a été piégé et brûlé par des parents (dont la mère de Nancy, qui a gardé son gant qui a résisté aux flammes).
Elle finit par y arriver, lutte contre lui seule pendant un moment avant que son père, shériff, ne finisse par intervenir, puis choisit de le confronter seule à nouveau (son père croit qu'il a disparu) et en vient à bout en lui tournant le dos quand il l'attaque, selon un rituel balinais dont elle a appris l'existence en se documentant. Dans la scène de fin, insatisfaisante pour tout le monde... y compris pour l'équipe du film (il semble pourtant que ce soit la moins pire de quatre versions!), les adolescent·e·s et la mère de Nancy sont ressuscité·e·s, mais Freddy emporte les adolescent·e·s paniqué·e·s dans une voiture qui s'avère être lui et tue la mère de Nancy.
Tout le long du film, Nancy prend des initiatives, mais surtout les prend toute seule, malgré le danger extrêmement réel et les preuves qui s'accumulent. Les hommes, souvent par condescendance, sont d'une inutilité récurrente. Son copain, à deux reprises, s'endort et ne respecte pas des consignes simples, et ne semble pas se sentir particulièrement coupable alors que sa négligence a failli causer sa mort. Le père dudit copain va, très fier de l'avoir remise à sa place, refuser que Nancy et son fils se parlent au téléphone, ce qui coûtera la vie à son fils peu de temps plus tard. L'homme à l'accueil du commissariat traînera des pieds pour que Nancy aille voir l'autre adolescent dans sa cellule de garde à vue, où il sera retrouvé pendu (pendu par Freddy, mais rappelons que le silence est aussi un sujet en ce qui concerne le suicide : contrairement aux idées reçues, la plupart des personnes qui sont passées à l'acte en ont parlé avant). Enfin, malgré une demande extrêmement précise ("casse la porte et sois là dans 20 minutes"), son père n'arrivera que très tard quand les signes qu'il faut intervenir seront vraiment ostensibles, laissant sa fille se battre seule avec un serial killer alors qu'il a une arme à feu et est formé aux arrestations. Ce regard sur les hommes (ce n'est pas le seul film de Wes Craven où les personnages féminins sont de loin plus inspirants) fait fortement écho au sujet des violences sexistes et sexuelles : si elles persistent, c'est bien sûr du fait des agresseur·se·s, mais aussi d'une énorme inertie sociale et surtout masculine. Les victimes ne sont ni protégées, ni prises au sérieux, ce qui est particulièrement bien retranscrit dans le film. Au cas où l'intrigue ne rendrait pas les choses assez claires, la thématique est évoquée plus explicitement dans un cours d'anglais évoquant quelque chose de pourri dans la nature humaine, et la résistance de Hamlet qui n'a de cesse de déterrer ce qui est caché.
Pour autant, sur le sujet de la silenciation, c'est l'attitude de la mère de Nancy qui est la plus marquante. A l'écoute, protectrice, son comportement va radicalement changer quand elle saura vraiment ce qu'il se passe, au moment où Nancy arrive à ramener depuis son rêve le chapeau de Freddy Krueger. Certes elle va dire à sa fille qui il est, mais c'est pour lui signifier qu'elle est bien placée pour savoir qu'il est mort, donc qu'il n'y a aucun risque. Elle lui répétera de toutes les façons possibles qu'il n'y a rien à craindre d'ailleurs il n'y a pas de sujet (malgré une contradiction pour le moins énergique de la part de Nancy), et la mettra directement en danger en lui intimant régulièrement de dormir et en fermant la porte de la maison à clef tout en cachant la clef (ce qui empêchera Nancy de sortir, et ralentira l'intervention de son père). Dans ce qui ressemblait à une tentative de réconciliation ("On dirait que j'aurais du te parler de lui plus tôt. J'essayais juste de te protéger"), elle répétera d'ailleurs ses consignes d'évitement du sujet ("Tu affrontes les choses. C'est dans ta nature, c'est un don, mais toi aussi il faut parfois que tu saches regarder ailleurs").
Contrairement aux hommes qui sont passifs parce qu'ils refusent de prendre la mesure de ce qui arrive d'autant que c'est une adolescente qui sonne l'alarme, elle aura cette attitude parce qu'elle sait bien trop à quel point la situation est sérieuse, tellement insupportable qu'elle préférera la fuite, à grands renforts d'alcoolisation, à la sécurité de sa fille. Tout indique un traumatisme insurmontable, suggère peut-être qu'elle n'a pas tout dit : est-ce qu'elle a elle-même été agressée par Freddy Krueger? Est-ce qu'elle a assisté directement à des violences? Est-ce qu'elle a aussi été silenciée? Pour autant, le réalisateur n'a pas d'indulgence pour elle : il dit dans le commentaire audio qu'il souhaitait qu'elle meure à la fin, parce qu'elle n'a pas écouté sa fille.
La fin du film part dans de multiples directions, et est plus compliquée à interpréter : Nancy vient à bout de Freddy en lui tournant le dos, est-ce que c'est un écho au fait qu'un traumatisme est surmonté quand le danger du passé n'est plus ressenti au présent? Mais après tout le monde meurt, est-ce que le message est que la violence ne s'arrête jamais et qu'on ne peut pas venir à bout des monstres, en particulier quand le combat est porté, si héroïquement que ce soit, de façon individuelle plutôt que collective? C'est peut-être aller chercher des choses un peu loin. Pour autant, l'une des inspirations du film est un fait divers : un adolescent immigré ayant fui la guerre refusait de dormir par crainte de cauchemars insupportables. Il a fait un arrêt cardiaque, et il s'est avéré qu'il dissimulait dans sa chambre des quantités astronomiques de café. Le sujet du traumatisme était donc bien présent au moment de la création du film, qui a pour objet plus qu'un pull rayé devenu emblématique, un gant porteur de couteaux, et un méchant à l'attitude provocatrice qui est devenu cartoonesque avec les suites.




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