Raiponce, masterclass sur la théorie de l'attachement
- Grégoire Taconet
- il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Gothel consomme régulièrement une fleur magique qui lui permet de rajeunir. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes de la phytothérapie anti-âge, jusqu'à ce que la reine ait besoin de la fleur pour tomber enceinte et s'en empare. Comme il n'y a pas de problèmes il n'y a que des solutions, Gothel kidnappe le bébé, Raiponce, dont la chevelure a conservé le pouvoir de la fleur (à condition qu'on ne la coupe pas), et l'élève dans une tour coupée du monde (ce qui donnera lieu à ce qui est désormais entré dans la postérité en tant que la chanson du confinement) en lui faisant croire que c'est sa fille, ce qui lui garantit une réserve de rajeunissements à volonté et à domicile.
Pour les anniversaires de Raiponce, le roi et la reine continuent d'organiser un spectaculaire lâcher de lanternes, qu'elle voit depuis sa tour, et elle rêve d'y aller, en particulier pour ses dix-huit ans qui arrivent bientôt. Gothel, évidemment, ne veut pas en entendre parler. Elle rencontre alors le voleur Flynn, qui se cache dans la tour pour fuir des gardes, et après l'avoir assommé avec une poêle parce qu'on est jamais trop prudent·e (ce qui est, semble-t-il, une technique de combat réaliste) (pour le combat d'escrime contre un cheval qui tient une épée entre ses dents je suis moins sûr, mais je n'aime pas m'avancer dans les domaines que je ne maîtrise pas), le réquisitionne comme guide pour une expédition jusqu'aux lanternes. Après ça, promis, chacun rentre chez soi, elle lui rend la couronne volée qu'elle lui a elle-même volée, et la vie reprend son cours.
Je ne devrais peut-être pas spoiler un déroulement aussi inattendu, mais Raiponce et Flynn vont se rapprocher (se rapprocher entre eux, mais aussi se rapprocher d'un cheval et d'une bande de brigands, pas de la même façon toutefois) (oui, le cheval du combat d'escrime mentionné plus haut, mais regardez le film aussi, je vais pas tout expliquer!). Gothel, dont le rapport au vieillissement ne s'est pas apaisé, plutôt que de lire Irvin Yalom, va recapturer Raiponce et faire arrêter Flynn par les gardes. Raiponce, non seulement n'est pas spécialement ravie d'être privée manu militari de sa liberté toute neuve, mais va réaliser à travers un flashback que Gothel n'est pas sa mère, et que c'est elle la princesse à qui les lanternes étaient destinées depuis tout ce temps. Au même moment, Flynn réussit à s'enfuir grâce à son nouveau groupe d'ami·e·s et fonce dans la tour pour sauver Raiponce, mais est poignardé par Gothel. La princesse accepte de rester à jamais dans la tour si sa "mère" la laisse le sauver, lui refuse et, pour s'assurer qu'elle ne se sacrifie pas, lui coupe les cheveux. Gothel n'est pas en mesure d'interrompre ce moment émouvant avec d'autres coups de couteau puisqu'elle tombe de la tour et meurt de vieillesse en même temps, et, dans ce qui n'est absolument pas une facilité narrative un peu grossière, la vie de Flynn est quand même sauvée par une larme. S'ensuivent retrouvailles de Raiponce avec ses parents, réalisation des rêves de chacun·e, mariage, ...
La structure narrative ne se démarque pas par son originalité, mais le film parle magnifiquement de l'importance de la relation, à travers la rencontre de deux solitudes (on pourrait d'ailleurs estimer que c'est ce qui est symbolisé quand Flynn et Raiponce se rencontrent dans cette tour qui a pour vocation d'être isolée, mais d'un côté ça aurait été difficile de faire avancer l'intrigue autrement).
Raiponce, en effet, a grandi avec le statut d'objet. Gothel n'est pas frontalement maltraitante, mais ne semble ressentir aucune affection, tout en se souciant fortement de maintenir son emprise. On peut d'ailleurs voir un fort contraste sur la forme avec l'univers d'Encanto : dans Encanto, même si l'univers est réaliste par bien des aspects (il s'agit de tensions familiales dans une famille qui pourrait être contemporaine), les sujets sont abordés de façon métaphorique (Luisa qui porte le monde sur ses épaules a un superpouvoir qui lui permet littéralement de tout porter, Isabela dont la personnalité est verrouillée derrière l'apparence et le comportement les plus lisses fait pousser de magnifiques fleurs, ...). Dans l'univers fantastique de Raiponce, qui rend le contraste encore plus saisissant, Gothel a les comportements toxiques les plus terre à terre : moqueries, dénigrement (y compris des réflexions sur le poids), disqualification des émotions négatives ("mais enfin, je plaisante", "si je dis ça c'est pour ton bien", "ça y est, je passe encore pour la méchante", ...), je pense que de nombreuses personnes ont reconnu leur vécu! La structure de la chanson N'écoute que moi, où Gothel dissuade Raiponce de quitter la tour, est particulièrement parlante. Premier couplet : le monde est dangereux, je suis indispensable pour te protéger, tu ne te rends pas compte de ce que tu me dois. Second couplet : et en plus, cruche comme tu es, si on compte sur tes ressources c'est mal engagé! Légitimation de l'emprise, puis dénigrement, une attitude extrêmement classique dans les relations abusives. La détresse est magnifiquement symbolisée dans le plan à 1min08 du clip : Gothel effraie Raiponce, qui en retour se jette dans ses bras... avant de se rendre compte qu'elle étreint un cintre. Sous le masque de la bienveillance ("rends-toi compte à quel point tu as besoin que je te protège"), elle entretien de la confusion, de la détresse, au service d'une dépendance affective... qu'elle va renforcer en soustrayant son affection. La sortie de l'emprise se manifestera d'ailleurs dans un plan tout aussi puissant où Raiponce bloque les bras de Gothel quand elle cherchera elle-même un câlin pour faire diversion.
Flynn, de son côté, est une représentation tellement emblématique de l'attachement évitant qu'il pourrait servir à le définir : il n'a besoin de rien et surtout de personne, rien ne l'atteint (il prend même des risques inutiles), il surplombe tout et tout le monde. Moins il se laisse approcher mieux il se porte : il trahit ses complices dans la scène où on le découvre alors que sa motivation financière (ne pas partager le butin) est anecdotique, il se voit habiter dans un grand château, mais seul, ou encore sur une île déserte entouré de tas d'or dont l'utilité, du coup, n'est pas tout à fait claire, et même son nom (Flynn Rider) est un pseudo inspiré d'un personnage de fiction, il ne livre son vrai nom à personne ou presque et mettra d'ailleurs un certain temps à appeler Raiponce autrement que par des surnoms. Pour autant, contrairement aux apparences, il est plus vulnérable que Raiponce : il évite la remise en question de son mode de vie tout autant qu'il évite tout le reste, alors qu'elle se bat, résiste à la difficulté, pour changer de vie. Quand elle alterne entre euphorie, culpabilité et terreur après s'être échappée (là encore des vécus très fréquents dans situations abusives particulièrement bien restitués, même si le ton humoristique, adapté au contexte du film, est bien entendu plus que lointain dans les situations réelles), elle finit par repartir de l'avant de façon décidée. Quand elle voit à travers les manipulations de Gothel, malgré une certaine vulnérabilité, elle agit en fonction (au début du film en la manipulant à son tour, à la fin en la rejetant très explicitement). On pourrait faire l'hypothèse, mais c'est peut-être commencer à faire trop de ponts entre fiction et réalité et oublier que c'est un personnage imaginaire, que l'amour sain reçu de ses parents dans ses premiers mois de vie lui ont donné cette force. Flynn, a l'inverse, est orphelin, et a dû se construire seul.
En se rencontrant mutuellement, Flynn et Raiponce découvrent aussi... la rencontre, mais surtout, ce qu'iels n'ont jamais connu, une rencontre sécurisante, qui donne sa place au lien et à la confiance. Un marqueur particulièrement fort est le moment où Raiponce donne la couronne à Flynn. C'est un marqueur fort parce qu'elle acte qu'elle n'est plus dans une relation d'utilisation (elle ne veut plus rester avec lui parce qu'elle a besoin de quelqu'un pour l'emmener à destination, mais parce qu'il est devenu important pour elle), mais aussi parce que c'est une marque de confiance qui incarne puissamment l'attachement sécure : c'est une vulnérabilité (elle lui donne le pouvoir de la trahir), mais une vulnérabilité contrôlée (quand elle croit qu'il l'a effectivement trahie suite aux manipulations de Gothel, certes elle ne passe pas un bon moment, mais elle ne s'effondre pas comme elle aurait pu le faire dans ces circonstances), elle a suffisamment confiance en elle pour prendre le risque de la séparation, ce qui lui permet d'entrer pleinement en relation. Chacun·e donne un sens à la vie de l'autre, devient important·e pour l'autre (Flynn, condamné à mort, acceptera son sort... jusqu'à ce qu'il apprenne que Raiponce est menacée aussi), mais sans sacrifier son estime de soi ni son autonomie. La chanson Je veux y croire pourrait être perçue comme un torrent de mièvrerie, voir un message réactionnaire ("la salvation c'est le couple, de préférence le couple hétéro")... sans le contexte du film, qui lui donne tout son sens et toute sa force. Par ailleurs, je ne sais pas si c'est délibéré, mais on peut voir un double sens dans la métaphore filée de la clarté : ça peut s'entendre comme "j'ai enfin compris que ce qui est important c'est la relation", mais aussi, pour certains couplets sans changer une virgule, comme "j'ai compris que j'étais dans une relation toxique" (le brouillard qui se lève, l'idée d'avoir passé sa vie dans l'illusion, ...).
Ce risque de lecture rapide de Je veux y croire est atténué par deux messages forts à la fin du film. Le premier est ostensible : quand Flynn (bon, à ce stade, on peut peut-être enfin dire Eugene) coupe les cheveux de Raiponce, a fortiori en le faisant devant Gothel, il signifie que c'est la personne qui est importante pour lui, pas ce qu'elle peut lui apporter. Mais, beaucoup plus implicite mais plus essentiel encore, la fin du film rappelle que la relation saine est multiple! Oui, le geste de confiance, le moment sur la barque, la demande en mariage, tout ça... Raiponce et Flynn s'aiment profondément, on ne va pas remettre ça en question. Mais surtout, Raiponce retrouve ses parents, et iels retrouvent leurs ami·e·s. C'est un autre principe important de la théorie de l'attachement (et, évidemment, un contraste certain avec l'enfermement dans une tour) : des relations saines, épanouissantes, multiples, loin d'être un éloignement, c'est au service de la qualité de chaque relation individuelle. Si le film parle des relations saines et des relations toxiques avec puissance et justesse de façon générale, c'est peut-être ce message (moins intuitif que les autres?) qui le rend particulièrement marquant.



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