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Que sais-je faire d'autre? (Encanto) : être en lien plutôt qu'être aimable

  • Photo du rédacteur: Grégoire Taconet
    Grégoire Taconet
  • 10 janv.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Fin de la chanson "que sais-je faire d'autre?" Mirabel et Isabela sont allongées sur un lit de fleurs, souriantes, Isabela est couvertes de poudres colorées

Ce troisième article sur le film Encanto (le premier, avec le résumé du film, est ici) va être consacré à la chanson Que sais-je faire d'autre?


Pour rappeler le contexte, Mirabel vient d'apprendre que, selon une prophétie, pour sauver sa famille il faut qu'elle prenne Isabela dans ses bras. Malgré le titre du film, elle n'est pas tout à fait enchantée : bien qu'elle ne lui parle presque pas, elle a bien des choses à dire à sa sœur, mais il ne s'agit pas exactement de compliments, et la tension semble plutôt réciproque. Le dialogue qui s'engage, de fait, tourne rapidement au concours de propos passifs-agressifs dont la partie agressive ira crescendo. Sauf qu'au moment où Isabela hausse le ton d'un cran supplémentaire, elle génère, au lieu d'une nouvelle fleur qui viendra s'intégrer dans un parterre impeccable... un cactus. Elle oublie immédiatement le conflit en cours et passe de la colère à l'extase, puis à une phase de création jouissive.



Le mot "parfait·e" revient 24 fois dans le film (je n'ai absolument pas vérifié ce décompte mais, euh, c'est pour mieux incarner le renoncement à la perfection) et, la plupart du temps, il s'applique à Isabela. La perfection, c'est le devoir absolu de la famille Madrigal, et elle en est la vitrine idéale. C'est probablement pour ça qu'elle a tant de rancœur envers Mirabel qui sabote tous ses efforts en répandant le désordre partout où elle met les pieds. Elle est d'ailleurs si incapable de déborder qu'elle lui adresse ses premiers reproches... avec une rime ("Luisa can't lift an empanada. Mariano's nose looks like a smashed papaya"). Cette retenue, cette habitude d'être parfaitement lisse est si ancrée, que tant qu'elle ne s'est pas aperçue qu'elle était capable de faire autre chose, elle ne semblait pas se rendre compte que son rôle ne lui convenait pas (elle accuse sa sœur d'avoir "détruit [s]a vie"). Pour autant, la révélation, aussi puissante qu'une déflagration, arrive en une fraction de seconde, quand elle fait apparaître un cactus multipliant les mérites ("tranchant, nouveau", "ni symétrique, ni parfait, mais magnifique").

Si Isabela a la prévenance, pour sortir de la pièce, de passer par les fenêtres plutôt que littéralement "à travers le toit" comme dans les paroles de la chanson, le sujet des limites à repousser et du droit de ne pas être lisse ("attention, les plantes sont carnivores" mais pour autant "juste un peu, ça ne va pas aller") est présent autant dans le texte que dans les actes : les plantes poussent chaotiquement dans tous les sens (il y en a même une qui va taper sur le nez déjà cassé du fiancé-gendre idéal dont elle ne veut pas), les poudres colorées donnent l'impression qu'elle s'est renversée des pots de peinture dessus... elle en fout partout, rester à sa place, c'est fini. Sur cet aspect, le titre français tombe d'ailleurs un peu à côté : désormais, Isabela s'en tape royalement de ce qu'elle sait faire (comme par exemple, "les postures parfaites et travaillées"), maintenant, elle s'éclate et c'est tout, elle est "profondément, follement, authentiquement dans l'instant présent" et pas dans la recherche de résultat. Ce qu'elle découvre de façon aussi jouissive, c'est un potentiel, pas des compétences. Autre dimension importante, le moment où le cactus apparaît n'est absolument pas neutre : c'est quand elle révèle à une Mirabel stupéfaite qu'elle n'a aucun début d'envie de se marier avec Mariano. Comme une autre chanson Disney très célèbre qui commence sur une explosion émotionnelle, ça peut être interprété comme une chanson de coming-out.


Mais, malgré les points communs frappants avec Libérée, délivrée (sensation de faire exploser un carcan et d'être enfin à sa place, élan de créativité, ...), il y a une différence fondamentale. Revenons au tout début de l'échange : Mirabel veut prendre Isabela dans ses bras parce qu'elle est obligée de le faire, et fait un forcing auquel elle-même ne semble absolument pas croire. Pendant la chanson elles vont, enfin, et profondément, entrer en contact, et le câlin arrivera tellement spontanément qu'à ce moment là Mirabel ne pense probablement même plus à son objectif : là où Libérée, délivrée montre un enfermement dans la solitude, Que sais-je faire d'autre? parle de rencontre et de lien. En effet, par définition, quand on montre une façade, a fortiori une façade lisse et parfaite, certes ça permet de faire l'unanimité (les fleurs, c'est moins contrariant que les cactus), mais c'est aussi une impasse à la rencontre : une relation de façade à façade, certes ça peut être bien plus confortable, mais ce n'est pas une relation de personne à personne. Être vraiment soi, c'est aussi le point de départ pour être vraiment en lien avec l'autre. C'est un autre élément qui perd sa dimension dans la traduction française : Isabela "cache tellement derrière [s]on sourire", et non derrière son égo (on peut par ailleurs douter que l'égo d'une personne qui a toute sa vie été réduite à sa fonction soit si élevé que ça). Et le lien avec Mirabel naît vraiment quand cet égo en tout cas apparent, ce sourire lisse, est balancé à la poubelle : "Je n'en peux plus du joli, je veux du vrai, pas toi?"


L'aspect si jouissif de la forme est donc au service (j'allais parler de perfection dans ma phrase, mais après cet article, ça ne va pas aller!) d'un propos fort sur l'authenticité et sur la relation. Le potentiel plutôt que le sans faute, ce qui vient du cœur plutôt que ce qu'on sait faire, permet d'être bien plus épanoui·e, et surtout, être aimable, c'est un obstacle pour être aimé·e.

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