Sous les apparences (Encanto) : se fixer un objectif inatteignable pour gagner le droit d'exister
- Grégoire Taconet
- 21 déc.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 22 heures

Cette chanson arrive au moment du film où Mirabel commence à enquêter. Elle apprend que Luisa a montré des signes de faiblesse et lui pose directement la question. Luisa commence par répondre que mais non évidemment il n'y a pas de problèmes et d'ailleurs il ne pourrait pas y avoir de problèmes, avant de craquer (d'autant que sa résistance, précisément, avait commencé à se fissurer) et de lui révéler ce qu'elle vit "sous les apparences".
Comme d'habitude, je partage la chanson en anglais parce qu'en français il y a nécessairement plusieurs contresens.
La réaction initiale de Luisa s'explique vite : tel qu'elle le perçoit, la rigidité de sa carapace est une question de survie. Elle n'a pas le droit de dire non ("je fais ce qu'on me demande de faire", "je ne demande pas si ça va être dur"), pas le droit de fléchir même dans les moments où ça aurait l'air d'être franchement une bonne idée ("le bateau ne dévie pas quand il voit la taille de l'iceberg"), même pas le droit de montrer qu'elle a peur ("Est-ce qu'Hercule a déjà dit "En fait j'ai pas trop envie d'affronter Cerbère"?"), et encore moins le droit de faire la moindre erreur. Ce sujet de la surface d'une solidité extrême ("aussi dure que la croûte terrestre") qui se doit d'être "indestructible" sous peine de peine de fin du monde révèle d'ailleurs un contresens dans la traduction française : Luisa porte le monde entier, mais pour autant elle ne porte le "poids du cœur" de personne, car la surface ne doit rien laisser dépasser de l'intérieur non plus... dans cette famille, les émotions, les désirs personnels, ne sont pas censés exister. Et si on l'écoute, il s'avère qu'avant d'être une attitude qui protège sa famille, c'est d'abord une attitude qui a pour but de la protéger elle. Elle n'a pas le droit d'attendre des attentions de la part même de ses proches, pas le droit de laisser "de la place à la joie, à la détente, à des plaisirs simples", voire son existence n'est pas vraiment justifiée si pendant une seule seconde elle n'a rien à donner aux autres. C'est d'ailleurs une contradiction dans son propre discours qui révèle cette vulnérabilité vertigineuse : "Je brille parce que je sais ce que je vaux", sauf que "je suis certaine que je ne vaux rien du tout si je ne peux pas servir à quelque chose".
Sans aller jusqu'à dire que ça la concerne elle, le chapitre sur la honte et la culpabilité dans Gérer la dissociation d'origine traumatique évoque des aspects qui vont faire écho de façon pour le moins directe à ce qu'elle exprime dans cette chanson : "c'est comme si les personnes souffrant de honte chronique avaient été condamnées à vie à subir la honte sans possibilité de remise de peine", "elles sont horrifiées à l'idée que qui que ce soit puisse savoir qui elles sont vraiment" (d'où la nécessité d'une carapace en béton armé!). De façon moins sombre (la famille Madrigal a beaucoup d'aspects dysfonctionnels, mais on imagine assez mal des maltraitances traumatisantes!), pour Carl Rogers, l'estime de soi se construit à travers des attentes vécues au quotidien, des attitudes qui sont récompensées et d'autres qui sont réprimées (d'où l'intérêt d'une thérapie non-directive pour retrouver ses propres critères d'estime de soi). Et dans cette famille, comme je le décrivais dans l'article précédent, la rigidité sur ce qu'il faut faire et ne pas faire est extrême. On dirait que ce message, Luisa l'a bien enregistré!
Elle l'a d'ailleurs peut-être un peu trop bien enregistré, même pour les critères de sa grand-mère. Quand elle parle à la deuxième personne ("Donne tout à ta sœur, ça ne lui fera pas mal, et vois si elle peut porter les fardeaux de toute la famille", "Donne tout à ta sœur, sans jamais te demander si cette pression ne t'aurait pas engloutie"), on ne sait pas trop si ces injonctions viennent de l'extérieur ou d'elle-même, et elle le sait probablement encore moins. Ce qu'elle a intégré, c'est qu'être infaillible, c'est le minimum, elle ne pourra donc être perçue qu'à travers les moments où elle fléchit, les moments où elle fait une erreur, l'éventuelle fraction de seconde où elle ne sera pas à la hauteur. Être vue avec un regard positif, ça n'existe même pas, son univers n'est fait que d'obligations. Avec une telle perspective, ça va presque de soi de mettre la barre toujours plus haut, sauf que plus elle se met la pression, plus le risque de craquer est grand, et plus cette perspective augmente la pression. D'un côté elle se bat de toutes ses forces pour, tel qu'elle le perçoit, mériter d'être aimée, et d'un autre côté elle a intégré une vision du monde où par définition elle ne pourra jamais atteindre cet objectif, elle ne pourra que se protéger du rejet, et encore jamais assez.
De nombreuses personnes, parfois appelées people pleasers, voire codépendantes, pour des raisons qui vont des modalités relationnelles et des valeurs dans la famille à des traumatismes lourds, vivent, consciemment ou non, au service des autres, et ne se donnent jamais ou très rarement le droit de vivre pour elles-mêmes. Ce n'est évidemment justifié en rien, quel que soient les jugements envers soi qu'on a pu graver... la vraie cause, ce n'est pas ce qu'on a ou non à se reprocher, mais cette habitude de tourner le regard vers les jugements négatifs, formulés ou non, réels ou non, des autres (une habitude généralement prise quand, ce type de jugements, on les a beaucoup trop entendus!), plutôt que de le tourner vers soi et ses valeurs.
Heureusement, Luisa est bien entourée et à la fin du film elle est mise de force sur un hamac par son cousin. Mais avec ce tempérament, c'est souvent compliqué d'être bien entouré·e (on pourrait aller jusqu'à croire que certain·e·s aiment profiter de cette vulnérabilité, c'est très surprenant!), et il faut généralement commencer par trouver les ressources en soi, en acceptant que ça prenne du temps et, pour une fois!, avec indulgence.



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