Libérée, délivrée (La Reine des Neiges) : la fuite jouissive vers une impasse
- Grégoire Taconet
- 11 avr.
- 5 min de lecture

Je sais, je sais, cette chanson a été beaucoup trop entendue. Je présente mes excuses aux nombreux parents qui, à la lecture du titre, ont été replongés dans un passé douloureux qu'ils espéraient profondément enfoui. Mais si elle a autant marché, c'est probablement que le message porté a fait écho pour beaucoup... même si c'est surtout son ambivalence qui la caractérise.
Comme d'habitude, je mets la vidéo de la version anglaise. Il y a toujours des contresens dans la version française, ce qui me paraît inévitable avec un tel niveau de contraintes, mais là malheureusement c'est un véritable carnage ("je ne mentirai plus jamais" pour exprimer une profonde sensation de liberté dans un film pour enfants? Vraiment???) (et je ne suis pas sûr de me remettre un jour de "les étoiles me tendent les bras").
Le contexte : la princesse Elsa a blessé sa sœur Anna, accidentellement, avec ses pouvoirs magiques (générer de la glace avec ses mains) en jouant avec elle dans leur enfance. La vie d'Anna, devenue amnésique, a été sauvée de justesse. Elsa a grandi enfermée dans sa chambre avec l'injonction ferme d'avoir un contrôle absolu sur ses pouvoirs, qui émergent quand elle ressent des émotions, soit une exigence inatteignable mêlée d'une culpabilité insupportable (cette pression à ne pas se faire remarquer, contrôler jusqu'à ses ressentis et leur manifestation, parlera je pense à de nombreuses personnes qui ont vécu dans un climat maltraitant, et est magnifiquement formulée dans le film avec les trois syllabes "Conceal, don't feel" -dissimule, ne ressens pas- ). Son environnement est d'autant plus sombre qu'elle perd ses parents et doit éviter Anna, sans avoir le droit de lui expliquer pourquoi.
Lors d'une réception importante, première ouverture officielle du palais depuis des années et pour elle première apparition publique en tant que reine, qui l'angoissait énormément ("dissimule, ne ressens pas, donne le change... la moindre maladresse et tout le monde va savoir"), elle utilise ses pouvoirs involontairement dans un conflit avec Anna, ce qui cause panique et réprobation générales. Elle s'enfuit dans la montagne, et... tout le monde connaît la suite.
Contraste avec la détresse intense qu'elle a endurée toute sa vie, Elsa est submergée par un sentiment de soulagement, de libération. Finis le silence, le secret, l'épée de Damoclès des conséquences tragiques qu'une perte de contrôle d'une fraction de seconde pourrait causer, la honte d'être comme elle est, la culpabilité de ne pas être à la hauteur d'un niveau d'inhibition aussi douloureux qu'inaccessible. Elle peut utiliser ses pouvoirs autant que ça lui chante et même plus, sans crainte d'être vue ("bon, maintenant iels savent", comme elle le dit dans la chanson avec un changement de niveau de langue qui exprime ce relâchement), sans crainte de blesser ou tuer qui que ce soit.
La révélation était involontaire, la "tempête intérieure tourbillonnante" est sortie parce qu'elle a craqué, mais maintenant qu'elle a été poussée dans cette direction, elle s'y engage pleinement : elle fait ses premiers pas dans la montagne avec une main gantée (les gants étaient là pour enfermer son pouvoir) et une main nue, et lors du premier refrain elle jette le gant restant avec énergie dans une magnifique contre-plongée (ça rend beaucoup moins bien en version live où le gant s'étale au sol lamentablement, on ne peut pas tout avoir). Les analogies possibles sont nombreuses : coming-out LGBT+, décision d'arrêter de masquer (dissimuler ses symptômes pour avoir l'air normal) pour une personne neuroatypique, briser un secret familial pesant ou plus généralement une loi du silence... Cette euphorie s'accompagne d'un sentiment de toute-puissante affirmée et ré-affirmée avec une assertivité qui en devient suspecte. "C'est marrant comme quand on prend de la distance, tout a l'air petit" (oui, la prise de distance comme baguette magique c'est un moyen de se protéger psychologiquement très répandu) "et les peurs qui avant me contrôlaient ne m'atteignent plus du tout"... en dehors du fait qu'elle n'a pas l'air particulièrement hilare pour quelqu'un qui constate que quelque chose est marrant (l'humour, c'est aussi une technique de prise de distance... et c'est aussi une protection un peu facile qui peut être fallacieuse), le passage de "ça me contrôle" à "ça ne m'atteint plus du tout" ne serait pas un peu optimiste? "Maintenant je vais voir tout ce que je peux faire, tester et briser les limites", assurément, c'est jouissif, "pour moi, ni bien, ni mal, ni règles"... cette affirmation là va un peu loin. Des règles, il y en a, elle les exprime elle-même, certes de façon implicite.
La règle la plus ostensible, c'est la solitude. Elle est "la reine", oui, mais d'un "royaume coupé du monde" (la constitution va être rapide à rédiger!). Elle ne va "jamais revenir". Elle affirme fièrement "qu'elle se tient debout dans la lumière du jour", juste avant de s'enfermer dans son château tout neuf. Des double-sens particulièrement adroits renforcent le propos : "vous ne me verrez jamais pleurer", parce que désormais elle sera constamment heureuse, ou parce qu'elle va pleurer seule? "La petite fille parfaite est partie", parce qu'enfin elle ne se forcera plus à être qui elle n'est pas et à se plier à des contraintes, ou parce que, très littéralement, elle est partie? De fait, quand Anna la rejoindra pour aller la chercher, elle se fera congédier très vigoureusement. Certes, si on l'écoute, cette solitude glacée ne l'atteint pas ("de toutes façons je n'ai jamais été frileuse"), mais en même temps elle n'arrête pas de dire que rien ne l'atteint.
L'autre règle, c'est que tout doit être figé. Sa drôle de liberté n'inclut pas la liberté d'avoir un passé ou un avenir. "C'est là que je suis, c'est là que je reste", son âme forme des "fractales gelées", ses pensées "se cristallisent". "Le passé c'est le passé", un rapport aux aspects douloureux de sa propre histoire déjà critiqué implicitement dans cette autre chanson du film. Quoi qu'elle en dise, quelle que soit l'énergie avec laquelle elle l'affirme, ce que vit Elsa, c'est d'abord une fuite. Elle s'est libérée d'un carcan, et c'était nécessaire. Mais la vie, c'est aussi des relations, c'est aussi du mouvement. Elle aura d'ailleurs un regard exprimant le regret quand elle se remémorera brièvement ce moment dans La Reine des Neiges 2.
Ce qui fait, pour moi, la puissance considérable de cette chanson (j'ai par ailleurs eu la chance de revoir le film à un moment où je pouvais particulièrement m'identifier), c'est que, si elle ne fait aucun cadeau sur la dimension ambivalente, elle donne toute sa part à la dimension jouissive. Parce que, certes, la fuite, ça a ses limites, il faut bien aller vers quelque chose à un moment, avec les risques que ça implique, sous peine de se maintenir dans la souffrance. Mais cet aspect ne doit certainement pas occulter l'intensité du sentiment de libération que peut procurer le fait de briser un carcan.





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