top of page

La Belle et la Bête (version Disney) : tuto pour identifier les vrais monstres

  • Photo du rédacteur: Grégoire Taconet
    Grégoire Taconet
  • 25 mars
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 26 mars

Gaston, chez Belle, pose ses pieds sur la table... et sur le livre qu'elle était en train de lire. Elle le regarde en reculant d'un air gêné

Syndrome de Stockholm, syndrome de l'infirmière... le mythe de La Belle et la Bête est souvent accusé de représenter de façon grotesque cette injonction sociale, dans les couples hétérosexuels, pour les femmes de tout supporter parce qu'après tout leur époux derrière ses comportements peut-être un peu bourrus cache un grand cœur qui va bien finir par se révéler si elles prennent suffisamment sur elles. De fait, la vigilance est nécessaire : en France une femme est tuée tous les trois jours environ par son conjoint ou ex-conjoint (des statistiques qui n'incluent que les couples homme-femme), ce qui n'empêche pas de grands succès de cinéma, comme 50 Shades of Grey ou A Star is Born, de relayer cette injonction de façon particulièrement irresponsable.


Pour autant, si ça ne doit pas éclipser le fait que se faire séquestrer par un monstre n'est pas la meilleure façon de commencer une histoire d'amour, le message de la version Disney de La Belle et la Bête est plus complexe.


La Bête est un personnage "gâté, égoïste et malveillant" dès le début du film (c'est même pour ça qu'il est transformé en monstre par une sorcière qui va aussi transformer ses domestiques qui n'ont rien à voir avec l'histoire en objets, être donneuse de leçons c'est bien, se comporter de façon décente c'est surcoté) et, incontestablement, il est violent : j'insiste là dessus, au risque d'être taxé de wokisme, on ne séquestre pas les gens! Par ailleurs, il est violent de façon conforme à plusieurs stéréotypes sur les violences conjugales : il ne maîtrise pas sa colère, il est stupide, très maladroit socialement, ... Et pourtant, à force de patience et de bienveillance, il va apprendre à aimer, jusqu'à se sacrifier en laissant Belle partir, ce qui le prive de sa dernière chance de lever sa malédiction (oui, pour redevenir humain, il faut non seulement qu'il soit véritablement aimé par quelqu'un, mais aussi qu'il le fasse avant d'avoir 21 ans). Mais du coup, on est en plein dans le cliché évoqué en introduction, non? Pas tout à fait...


En effet, lui et Belle vont changer ensemble, loin d'un contexte où elle va faire le dos rond et tout lui passer jusqu'à ce qu'il daigne avoir un semblant de gratitude et s'émouvoir qu'on le comprenne enfin. Si elle accepte d'être séquestrée à la place de son père (première occasion pour lui d'assister à un geste véritablement altruiste), et si elle le fait après l'avoir vu tel qu'il était vraiment (elle lui demande de se montrer dans la lumière ce qu'il évitait soigneusement), elle fait le strict minimum et refuse dès le début de manger avec lui (et ne cherche pas à respecter ses règles : elle cherche bientôt très activement la pièce qui lui est interdite), malgré les risques que ça lui fait courir. La relation commence à évoluer quand elle s'enfuit du château : la Bête se sacrifie pour la sauver alors que des loups l'attaquent, et elle le sauve à son tour en le ramenant au château alors qu'elle aurait pu le laisser pour mort et rentrer chez elle.


Ce mouvement vers l'autre est réciproque mais surtout a été fait librement : chacun·e pouvait laisser mourir l'autre sans conséquences, et choisit pourtant de se sacrifier. La relation évolue donc sur la base d'une confiance qui repose sur des preuves. Autre élément important : Belle a posé une limite en quittant le château, mais elle l'a fait pour elle (de fait, la Bête était en train de casser des meubles dans un accès de colère, un niveau de violence qui doit particulièrement alarmer), et non pour obtenir quelque chose, en exprimant une attente, ce qui l'aurait exposée à de la manipulation. Dans une relation abusive, cet évènement aurait été le point de départ d'encore plus d'emprise : la Bête qui s'est mis en danger de mort n'aurait eu de cesse de lui rappeler sa dette, se serait emparé du fait que le point de départ est qu'elle n'a pas respecté un interdit pour exiger l'obéissance la plus absolue, ... Le fait qu'il y ait un conflit sur l'évènement sans que ça ne bascule là dedans est aussi un signe que la relation peut devenir saine.


Peut-être plus encore que ces éléments, le point fort du film, ce qui l'éloigne le plus du message que pour rencontrer la pauvre créature blessée et digne d'amour qu'est véritablement notre conjoint il faut répondre à ses violences par des câlins, est le contraste avec Gaston. Si la Bête est un personnage terrifiant, Gaston peut au premier coup d’œil, même si dans sa première apparition il désigne Belle... avec son fusil, ce qui est quand même un red flag conséquent, paraître lourd mais inoffensif. Il est d'ailleurs non seulement populaire mais admiré, et personne dans le village ne s'alarme de ses comportements même les plus douteux.


Pourtant, face à des refus qu'il juge inacceptables, sa violence est exponentielle : il ira jusqu'à faire interner le père de Belle en asile psychiatrique pour la forcer à "accepter" de l'épouser. C'est non seulement d'une extrême violence, mais c'est aussi le signe que le concept de réciprocité des sentiments n'entre pas dans son champ de vision. Comme il l'annonce dès le début, il voit en Belle un trophée qui renforcera son statut de mâle alpha, et c'est tout, ça ne l'intéresse même pas de la connaître (dans leur premier dialogue, il lui explique doctement que lire -sa grande passion- ce n'est pas intéressant et qu'en plus ce n'est pas une activité féminine).


Comme c'est très souvent le cas dans les relations abusives, le problème n'est pas qu'il ne peut pas contrôler sa colère, c'est que ça ne l'intéresse pas de la contrôler (ce serait rendre des comptes, donc selon sa vision des choses se rabaisser), et qu'il trouve tous ses actes légitimes. Le problème n'est pas non plus vraiment son ego, mais ce qu'il en fait : Belle aussi est assez orgueilleuse -"je veux tellement plus que ce qu'iels ont prévu pour moi"- mais ça ne l'empêche jamais d'être altruiste et bienveillante.


Là où la Bête a du mal à s'éloigner du prisme de la domination mais surtout ne sait pas comment se comporter avec Belle au début de leur relation (s'il ne revient pas sur ses décisions, des marques d'hésitation et d'empathie, qu'il dissimule, se voient sur son visage), Gaston est aligné dès le début : il ne prête aucune autonomie, aucune pensée propre à Belle, et ne respecte pas ses limites. Il lui prend son livre des mains et le jette par terre (même pas par provocation puisqu'il ne se soucie pas de sa réaction, il trouve simplement ça normal), entre chez elle quand elle est là et même quand elle n'est pas là, envahit son espace (elle recule sans arrêt pour éviter les contacts physiques), ...


Cette vision de la relation est aussi visible dans ses comportements avec LeFou, qui semble être son seul ami : il le frappe, le rabaisse, lui fait des reproches constamment. Le fait qu'il tienne à ce lien n'est pas cohérent avec n'importe quelle vision à peu près saine de l'amitié, mais elle l'est avec son tempérament : petit, au visage ingrat, il permet à Gaston, par contraste, de paraître d'autant plus grand et musclé et d'entretenir son image de séducteur, faisant des courbettes constamment et ne protestant jamais face à des violences physiques, psychologiques et verbales, il renforce le sentiment de Gaston d'avoir le droit de tout se permettre.


C'est important de le rappeler : Belle pose des limites, avec la Bête comme avec Gaston, jusqu'à parfois se mettre en danger, et n'est jamais dupe. Il n'y a pas une personne au cœur brisé dont elle tolère les comportements et une personne très vilaine qu'elle remet à sa place. Avec la Bête, la relation change des deux côtés. Et ce qui le permet, ce n'est pas une indulgence venue d'une grandeur d'âme mais des gestes qui permettent de créer une vraie confiance.


En effet, le film fait une distinction particulièrement nette entre problème de ressources (j'ai un comportement problématique parce que je ne suis pas capable de faire autrement) et problème de valeurs (j'ai un comportement problématique parce que j'y tiens). Dans le second cas, ce qui permet à une relation de devenir plus saine (poser des limites et respecter celles de l'autre, dialoguer, chercher à rendre la relation égalitaire et épanouissante pour chacun·e) va augmenter le niveau de violences, car l'enjeu est de maintenir une domination, comme on peut le voir avec Gaston qui est prêt à aller extrêmement loin plutôt que de simplement chercher à épouser quelqu'un d'autre, non pas parce qu'il a des sentiments pour Belle (c'est assez limpide!), mais parce qu'il ne supporte pas qu'on lui dise non. Malheureusement, dans la grande majorité des relations abusives, la raison des violences est un problème de valeurs plutôt qu'un problème de ressources.

Bien entendu, mon regard sur le film fait un peu dans l'angélisme : la relation entre Belle et la Bête est loin d'être un modèle à suivre, la situation d'emprisonnement est commodément minimisée, et est-ce qu'une relation peut vraiment être saine, quoi qu'il arrive ensuite, quand une personne était prête à laisser l'autre mourir (la Bête interdit d'abord qu'on nourrisse Belle parce qu'elle a refusé de manger avec lui)? J'ai aussi fait dans la facilité avec le titre : les auteur·ice·s de violences ne sont pas des monstres, le dire c'est une déresponsabilisation collective ("je n'ai rien à voir avec ces personnes là, elles sont mauvaises par nature et il n'y a rien à comprendre donc je ne vais surtout pas me demander quels mécanismes sociaux permettent ces crimes") et individuelle ("si c'est un monstre, ce n'est pas vraiment sa faute si iel fait des trucs de monstre, comment est-ce qu'iel pourrait faire autrement?"). Mais derrière un message de façade effectivement préoccupant, le film décrit extrêmement bien ce qui caractérise les vraies relations abusives, et les vraies relations amoureuses : aimer l'autre, c'est vouloir le bonheur de l'autre autant que le sien, sans, comme le fait par exemple LeFou, se nier pour autant.

Commentaires


bottom of page