Noritaka volume 1 et 2 (Hideo Murata et Takashi Hamori) : trouver l'estime de soi en la cherchant au mauvais endroit
- Grégoire Taconet
- 29 nov. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 déc. 2025

Noritaka Sawamura a été, pendant des années, la risée de tout le collège depuis une mésaventure qui lui a valu le surnom de "Caca". Aujourd'hui, il rentre au lycée et, tout ça, c'est terminé : nouvelle coiffure, horoscope favorable, dans ce nouvel endroit où personne ne le connaît, il va faire partie des élèves les plus populaires et rien ne se mettra en travers de son chemin (oui, il a tendance à s'enflammer un peu).
Rapidement, il rencontre Miki Nakayama, les sentiments (boostés par le volume gigantesque, rappelé régulièrement, de la poitrine de l'intéressée... les mangas pour ados et le male gaze, c'est un gros sujet) sont au rendez-vous, et ça se passe plutôt bien. Pour être sûr de mettre toutes les chances de son côté, Noritaka dépense une fortune pour deux places de concerts de sa star préférée. Contretemps malvenu, avant le moment où il a prévu de les brandir en déclarant sa flamme, le lycée organise un match de softball où tou·te·s les élèves sont présent·e·s. Pas vraiment sportif mais déterminé à sauver son image, il paye les garçons de sa classe pour jouer le plus mal possible. L'ego boosté par le dispositif qui marche même si les complices ont tendance à en faire des caisses, quand c'est le moment de lancer la balle à une fille, il y va doucement (un bon exemple de sexisme bienveillant). Pas de bol, elle est compétitrice de haut niveau en softball : sa batte percute la balle avec puissance, Noritaka se baisse en panique pour l'éviter... pour la voir heurter Nakayama en pleine tête. La sentence tombe, avec un regard méprisant : "Je déteste les faibles."
C'est décidé, Noritaka va devenir fort, et pour devenir fort, il va se mettre au sport à fond. Il essaye de se faire accepter dans tous les clubs possibles, et va se faire recaler à chaque fois en enchaînant les catastrophes, jusqu'à tomber par hasard sur un club de boxe thaï miteux, avec pour seul autre élève un étudiant thaïlandais. Il suit, parfois avec agacement mais avec acharnement, les consignes improbables de l'entraîneur, jusqu'à avoir l'opportunité bien involontaire de vérifier leur efficacité : Nakaya, star du club de boxe, tente d'emmener Nakayama de force dans un love hotel. Alors que tout le lycée assiste à la scène mais ne fait absolument rien, il affronte l'agresseur dont les coups de poings dévastateurs font pourtant la légende et, beaucoup de crochets en pleine tête plus tard, triomphe grâce à la seule technique apprise, le low-kick (Nakaya trébuche en essayant d'avancer, donc reçoit le dernier low-kick en pleine tête, l'efficacité est radicale).
Un gringalet inconnu au bataillon qui met KO un champion, ça la fout mal pour le club de boxe (mais la tentative de viol juste avant, ça, ça passe). Le terrifiant Riuji Yamasaki, champion des collèges, qui a une telle puissance qu'un seul de ses coups de poings pourrait handicaper à vie ou même tuer Noritaka, est envoyé pour laver l'honneur. Toutes ses tentatives pour éviter l'affrontement tournent, comme il se doit, au désastre, et le combat est finalement programmé pour un évènement nommé "Guerre officielle des sports de combat". Noritaka suit des entraînements toujours plus fantaisistes qui font douter de sa santé mentale (d'autant qu'il a de bonnes raisons d'atteindre un certain niveau d'anxiété), mais le jour J, plutôt qu'une mise à mort express, c'est à un combat acharné que les spectateur·ice·s assistent. Selon un procédé narratif efficace mais qui va devenir très répétitif au fur et à mesure du manga, chaque entraînement va s'avérer avoir un sens bien précis pour contrer un point fort de l'adversaire. A la fin, Noritaka l'emporte, mais il a vraiment tout donné, au point que... ses intestins ne répondent plus présent. Pour être plus explicite, il se fait dessus devant tout le lycée qui s'était réuni pour assister à ce spectacle qui était déjà inoubliable. Pour autant, incident malheureux en public ou non, il n'est plus le "caca" qui a subi un harcèlement pendant toute sa vie de collégien, et encore moins le loser qui s'est fait éjecter de tous les clubs de sport, mais le guerrier qui a terrassé la superstar Riuji Yamasaki à la loyale. Évidemment, avec Nakayama, ce sera plus compliqué que ça, parce qu'il reste 15-16 volumes avant la fin du manga.
Ce résumé était un peu long, mais permet d'illustrer que le manga porte un message plus profond que son humour, sans mauvais jeu de mots, de merde (dont je suis client à 200%), et sa narration ultra répétitive, ne pourraient le laisser croire. Au début de l'histoire, Noritaka, porté par une prétention plutôt sortie de nulle part, fait porter son estime de soi sur des éléments uniquement extérieurs (dont un horoscope au fond d'une canette!). Le collège, à cause d'un incident unique, c'était foutu, rien à rattraper, même sur des années. Au lycée, il y a certes cette page blanche, mais aussi le cadeau à Nakayama au dessus de ses moyens donc une intention qu'il n'aurait pas pu renouveler (alors que les échanges se passaient plutôt bien, rien ne laissait supposer que c'était nécessaire), le fait de payer (encore!) pour faire semblant d'être doué en sport, ... Non seulement il repose sur des circonstances extérieures pour se donner une image favorable, mais il compte sur des éléments qui ne sont pas lui! Il est intentionné, mais il n'est pas riche, et, de fait, oui, il est nul en softball. Concrètement, il voulait que Nakayama (qui est devenue le baromètre de son estime de soi) sorte... avec quelqu'un d'autre que lui!
Ironiquement, ce sont des circonstances extérieures qui vont le pousser à changer en profondeur. Certes, pas seulement des circonstances extérieures : c'est lui qui a décidé de se mettre au sport à fond, c'est lui qui a décidé d'intervenir devant l'agression de Nakaya. Mais la veste cinglante de Nakayama, le combat contre Yamasaki, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il s'en serait bien passé! Et c'est là seulement que, oubliant son objectif de devenir populaire (avec ces entraînements improbables et ce club miteux, en théorie, pas la peine d'y penser!), il a dévoilé qui il est vraiment... et gagné l'admiration de tout le lycée, une métamorphose matérialisée par un caca plein de sens (une phrase que je ne pensais pas écrire sur mon site de thérapeute, entre une citation de François Roustang et une réflexion sur Jacques Brel!).
Le même message est porté, par exemple (et sur un ton très différent!), dans la bande dessinée La Page Blanche, de Boulet et Pénélope Bagieux : chercher à s'intégrer, ou à être populaire, en s'adaptant autant que possible aux attentes réelles ou supposées des autres, ça a du sens su le papier, mais ça a peu de chances de marcher. Prendre le temps de trouver sa voie, même si c'est dur, même si oui l'exclusion sociale que ça risque d'entraîner dans un premier temps peut être très dure, permet de s'aimer soi-même et de ne pas être condamné·e à faire semblant H24, et surtout de s'entourer de personnes qui nous correspondent, plutôt que de personnes qui pourront facilement nous mettre la pression de l'exclusion alors qu'elles ne méritent pas forcément notre attention.



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